Auteur : Sacha Czertok

À l’affiche de notre lettre ce mois-ci, la donnée et ses impacts dans les modèles économiques des services urbains. La conscience collective de sa valeur n’est pas nouvelle, l’émergence de nouveaux acteurs qui ont su s’en saisir non plus. Mais les reconfigurations progressives qu’elle engendre dans les différents secteurs continuent de s’illustrer. Les logiques financières sous-tendant ces nouvelles interactions et les potentialités nouvelles de régulation publique commencent, elles, à être appréhendées.

« Données »-moi de nouvelles entrées dans l’économie urbaine

Différents secteurs ont vu leur paysage bouleversé, à des degrés divers, par l’arrivée de nouveaux entrants qui ont tous fait de la captation plus fiable d’une donnée existante ou de la génération d’une donnée nouvelle leur principale valeur ajoutée. Nos récentes lectures nous donnent quelques précisions sur ces reconfigurations et leurs raisons :

  • Le secteur des mobilités a vu les coopérations croissantes entre services des autorités publiques, opérateurs et nouveaux entrants, à l’image de Waze qui a déjà noué des partenariats avec « la commune de Versailles et le département du Var» rapporte Paige Fitzgerald, manager au sein de l’entreprise, dans une interview accordée usine-digitale. La valeur ajoutée au service par la plateforme ? « La donnée crowdsourcée en temps réel » qui présente un double avantage : « son coût (elle est gratuite) et sa pertinence » même si cela implique pour les acteurs publics « qui ont l’habitude de n’utiliser que de la donnée officielle […] [de] développer de nouveaux protocoles et cadres pour traiter cette donnée d’un autre type ».
  • Le secteur de l’immobilier lui aussi se transforme. Dernière illustration en date : l’ouverture le 2 avril prochain du premier immeuble en France de la start-up newyorkaise WeWork, « plateforme à la fois physique et technologique dédiée aux créateurs, aux entrepreneurs et aux grandes entreprises» (voir l’interview de son directeur général en France, Séverin Naudet, par Les Echos), présentant « les données d’usage de ses espaces par ses membres » et son réseau international comme source de sa différence et de son succès.
  • La ville d’Aix-en-Provence, elle, repense en ce moment sa politique énergétique en s’associant à la start-up Bittle pour une expérimentation visant à réduire sa consommation énergétique, via l’installation de capteurs « sur deux bâtiments pilotes [qui] font l’objet de mesures de la température, la lumière, l’humidité» (La Provence)
  • Enfin, le secteur des déchetspoursuit sa mutation aux Etats-Unis. Rubicon Global, plateforme entre producteurs et collecteurs de déchets, a signé ce mois-ci un troisième partenariat avec un acteur public, cette fois avec la ville de Colombus (Georgie), après ceux déjà conclus avec les villes d’Atlanta et de Santa Fe (WasteDive). Les motifs de séduction sont les mêmes qui ont conduit Suez à entre au capital de Rubicon Global en janvier dernier : les données nouvelles captées par son logiciel (horaires de ramassage, localisation des véhicules, quantité de déchets produites par client, quantité de déchets recyclés…), premier pas vers une appréhension des enjeux davantage circulaire (ForbesIndia)

La captation et la maitrise de la donnée au cœur du financement des services

Les exemples pris ci-dessus pour les secteurs des mobilités, de l’énergie et des déchets présentent chacun des interactions nouvelles entre acteurs publics et agrégateurs de données, comme réponse aux constats à l’origine de notre étude : l’essoufflement du financement traditionnel des services urbains et l’irruption du numérique dans la ville. Interrogé il y a quelques mois sur les moyens de mise en place de la Smart City à Aix en Provence, Stéphane Paoli, adjoint au maire en charge du numérique répondait : « Aujourd’hui, la plus grande problématique d’une collectivité, ce sont les finances. On ne peut plus augmenter les impôts, mais on ne peut pas dépenser moins non plus » (La Provence).

Un partenariat avec ces agrégateurs de données apparaît alors comme la solution permettant d’enrichir les services urbains et de répondre à ces deux constats à moindre coût. Il n’en reste pas moins que les acteurs publics deviennent captifs d’une donnée – et de services en découlant – qu’ils ne savent générer eux-mêmes, les rendant vulnérable sur le long terme.

C’est l’alerte formulée par Evgeny Morozov il y a quelques mois : « Pour la Silicon Valley, ces contrats représentent des revenus réguliers et sûrs, tout en ouvrant l’accès aux données des clients-usagers. [Mais] les marchés qui semblent rentables un jour finissent par devenir déficitaires, sous l’effet d’événements imprévus qui ne figuraient pas dans les prévisions initiales. Lorsque cela se produit, la plupart des entreprises préfèrent limiter leurs pertes en quittant la scène discrètement », avant de conclure : « Que se passera-t-il quand il n’y aura plus qu’un shérif en ville, à savoir les géants de la technologie ? »

Ne pas laisser ces agrégateurs dans des situations de « monopoles terrifiantes », c’est également ce que suggère l’article de The Week à propos d’Uber, proposant différents leviers (notamment la création d’une plateforme publique avec régulation des prix) pour éviter une absence totale de régulation de la collectivité.

Côté agrégateur, si les contrats avec acteurs publics augmentent, ils ne représentent évidemment pas l’unique source de financement. Les Echos ont par exemple présenté l’intérêt des annonceurs pour une entreprise comme Waze, capable de leur garantir « que le message sera délivré et vu au bon moment ». L’entreprise combine ainsi rôle dans la production urbaine et partenariats privés multiples. Un équilibre non sans risque qui semble conditionné par la capacité de Waze à préserver ce qui fait sa richesse. « Nous contrôlons l’intégralité de nos données que nous nous engageons à ne jamais céder à des tiers » rassure Thomas Guignard, directeur général Europe, Moyen-Orient et Afrique de Waze.